Dans notre précédent post nous évoquions le manque de lisibilité de l’opposition azerbaïdjanaise comme l’une des raisons de son échec. Car s’il est évident que certaines pratiques frauduleuses ont eu cours lors de l’élection, il y a fort à parier que la majorité de la population a en effet voté pour le candidat sortant tant la popularité d’Ilham Aliyev est importante, d’une part, et tant l’opposition souffre d’un manque de crédibilité d’autre part.
L’opposition azerbaïdjanaise n’est ni assez forte, ni assez organisée pour espérer prendre le pouvoir. Elle souffre de ce que Stathis Kalyvas nomme une “incompétence sémantique“. La faiblesse de l’opposition est due, en partie, à la prédominance du scrutin majoritaire. Les institutions qui épousent les principes majoritaires favorisent le plus fort et le plus unifié des acteurs politiques, ce qui conduit à la présidentialisation et à la personnification du pouvoir. Dans cette configuration, les démocrates libéraux se trouvent souvent être faibles et peu organisés, comme le souligne Kitschelt, puisque diverses figures sont alors en compétition pour représenter ce courant. Les États issus des régimes communistes patrimoniaux seraient enclins à voir éclore une opposition politique qui manque d’outils, d’organisation et de tradition intellectuelle, ce qui serait la cause de sa faiblesse, de sa division, et de son incapacité à proposer une réelle alternative politique. Les partis d’opposition dans ce contexte seraient des « sofa parties », c’est-à-dire des partis au cadre organisationnel et programmatique faible. Les systèmes politiques basés sur de tels partis rencontrent trois difficultés majeures.
- Ils se caractérisent par une fragmentation extrême avec l’apparition constante de nouveaux partis sans réelles bases programmatiques, ce qui mine leur crédibilité auprès de l’électorat.
- Ces systèmes sont victimes d’une faible participation électorale en raison de l’absence d’identification de l’électorat aux partis en compétition par confusion.
- Ces deux premières caractéristiques sont la cause d’une troisième: la forte volatilité électorale, symptôme du faible lien qui existe entre électorat et partis, et du peu de consolidation des alternatives partisanes et politiques.
L’une des raisons de l’échec de l’opposition et de son manque de crédibilité auprès de la population résulte de son incapacité à présenter un candidat unique à l’occasion des élections présidentielles. Cette incapacité d’union est due au fait que tous défendent leurs intérêts particuliers, que chacun prétend être le seul véritable opposant au régime en place, et qu’il n’y a pas une seule figure capable de rassembler l’opposition et de prendre la tête d’un éventuel mouvement populaire.
L’absence de crédibilité résulte également des discours irréalistes que tiennent certains leaders de l’opposition. Isa Gambar déclare ainsi qu’il redistribuera les richesses issues des privatisations, quitte à verser du sang. Un tel discours ne reçoit que peu de soutien de la part, tout d’abord, des industriels – seuls à même de financer une campagne électorale – mais également de la part des masses, qui aspirent avant tout à la stabilité.
Beaucoup de figures politiques de l’opposition actuelle sont issus du Front Populaire d’Azerbaïdjan qui était à la base le seul mouvement d’opposition au régime soviétique. Or ce dernier a perdu l’essentiel de sa crédibilité auprès de la population du fait de l’absence de discours lucides et réalistes lors des premières années d’indépendance et de la situation chaotique, sur le plan politique mais aussi économique et militaire, qu’a connu l’Azerbaïdjan à l’occasion de la présidence d’Elchibey. Si l’opposition s’est fortement affaiblie à la suite de l’arrivée au pouvoir d’Heydar Aliyev, c’est tant en raison de la répression, qu’en raison de son incapacité à mobiliser l’opinion publique en sa faveur et à proposer une réelle alternative politique.
De plus, les principaux partis de l’opposition restent organisés selon des logiques verticales et hiérarchiques strictes avec une approche par le haut uniquement et très peu de place est accordée aux logiques participatives qui seraient à l’écoute de la base électorale. Peu de jeunes s’engagent dans les partis d’opposition de manière durable, d’une part en raison de la peur de pressions de la part du gouvernement, et d’autre part en raison de l’attractivité limitée de ces organisations politiques.
Aujourd’hui l’opposition elle-même ne croit plus en sa possible victoire, et les leaders de l’opposition cherchent dès lors uniquement à conserver leur statut. La défaite aux élections parlementaires de 2005 a eu pour conséquence l’émergence d’un nihilisme important, d’autant plus que la répression n’hésite pas à se faire sentir dans les cas où les partis d’opposition outrepasseraient leurs rôles de figurants. L’un des exemples les plus frappants de cette répression est l’impossibilité pour les partis d’opposition de disposer d’une visibilité publique par le biais de la tenue de meetings. Si le droit de rassemblement est garanti par la Constitution, la Mairie – chargée de délivrer les autorisations à la tenue de meetings – refuse systématiquement à l’opposition de se rassembler dans le centre-ville de la capitale. Une autre difficulté majeure pour les partis d’opposition est la location de bureaux en centre ville, de nombreux propirétaires refusant de tels locataires.
On constate donc que les deux causes majeures de la faiblesse de l’opposition en Azerbaïdjan sont ses lacunes et termes de lisibilité et de crédibilité, ses deux causes se nourrissant réciproquement. Avant de prétendre remporter des consultations électorales, l’opposition devrait donc entreprendre une réforme interne avec pour objectif de s’unifier et de clarifier les positions et principes politiques défendus. Afin de correspondre à notre acceptation moderne et occidentale de partis, les partis politiques de l’opposition azerbaïdjanaise devraient également revoir leurs principes d’organisation. Il existe bien souvent des dissonances entre les couches sociales dans lesquelles les partis puisent leur électorat et le programme qu’ils affichent. Ceci s’explique par le fait que les partis semblent être organisés plus selon des principes claniques que d’après des principes programmatiques et idéologiques.