Alors qu’Ilham Aliyev, candidat sortant, vient d’être reconduit dans ses fonctions avec plus de 80% des suffrages exprimés, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), qui a mené à cette occasion une mission d’observation électorale, évoque dans son rapport préliminaire le manque de compétitivité de la campagne électorale et de l’absence d’une réelle alternative politique, tout en soulignant les progrès généraux au regard des critères démocratiques internationaux.
Les lacunes en termes de compétitivité electorale et d’alternative politique sont en grande partie imputables au pouvoir en place qui exerce de nombreuses pressions auprès des leaders et des militants de l’opposition. Toutefois, on ne saurait blâmer entièrement le pouvoir. L’opposition elle-même est en partie responsable de cet état de fait, d’une part, parce qu’une frange de l’opposition a décidé de boycotter le scrutin et, d’autre part, parce que l’opposition azerbaïdjanaise se caractérise de façon générale par un manque de lisibilité.
Si aujourd’hui Hafiz Hajiyev, leader du parti Musavat et Fuad Aliyev, leader du parti Libéral-Démocrate, engagent des pourparlers en vuede la constitution d’une nouvelle coalition, l’opposition a été incapable, en raison de désaccords idéologiques, mais surtout de personnalités, de présenter un front uni aux dernières élections présidentielles.
La présence d‟une opposition permet au régime de maintenir une façade démocratique utile notamment quant aux rapports diplomatiques qu’il entretient avec l’Occident. Si le gouvernement ne perçoit pas une réelle menace à son pouvoir de la part de l’opposition c‟est parce que celle-ci manque, d’une part, de lisibilité et, d’autre part de crédibilité.
Cet article s’intéressera principalement au manque de lisibilité de l’opposition azerbaïdjanaise.
L’une des principales raisons au faible poids politique de l’opposition est la difficulté qu’il y a à identifier ce qui peut être réellement qualifié de tel. Les principes d‟organisation et de fonctionnement du système partisan en Azerbaïdjan ne sont pas les mêmes que ceux des démocraties occidentales modernes. Le paysage politique azerbaïdjanais ne semble pas être à ce jour complétement stabilisé et l’identification des forces partisanes semblent relever de critères multiples.
Certains clivages occidentaux structurent le paysage politique et partisan de l’Azerbaïdjan postsoviétique tel que le clivage étatiste/libéral ou encore droite/gauche, tandis que d’autres clivages révèlent davantage l’influence des puissances régionales tels que le clivage kémaliste laïc/islamiste, moderniste/traditionaliste ou encore occidentaliste/slavophile.
Ces critères de classification et d’identification ont été correctement intégrés par des acteurs politiques qui savent s’en servir au besoin, notamment dans leurs rapports avec l’Occident. En revanche, ces coquilles semblent demeurer vides, en ce sens où elles ne font pas l’objet d’un réel investissement idéologique et programmatique, ce qui n’est pas sans rappeler le silence gêné des partis russes au début des années 90′ lorsqu’on les interrogait sur leurs programmes et objectifs. Le pourvoir en place est tellement puissant qu’il en vient même à contrôler une partie de l’opposition, ce qui brouille les schémas classiques d’antagonisme entre pouvoir et opposition.
Le nombre même de partis politiques en Azerbaïdjan pose problème. Enregistrés par le Ministère de la Justice, il en existe entre quarante et soixante-dix, un chiffre précis étant difficile à déterminer tant les partis politiques sont instables. Deux explications peuvent ici être avancées.
- Les partis d’opposition fantoches. D’après Damien Helly, lors des élections présidentielles de 2003 , de nombreux partis politiques fantoches ont été créés dans le but de concurrencer l’opposition sur son propre terrain et d’aviver ainsi les luttes politiques entre les divers partis d’opposition. La création du Parti du Nouveau Musavat a ainsi semé le trouble dans l’esprit de l’électorat. Dans la même logique, une troisième branche du Front Populaire d’obédience pro-Aliyev a été enregistrée officiellement à la mi-janvier 2003 “afin de délégitimer la branche réformiste dirigée par Ali Karimli“. Ainsi, s’il existe un pluralisme de façade, le système politique est en réalité monopoliste. Beaucoup de partis se déclarent comme faisant de partie de l’opposition, mais soutiennent de fait le régime.
- La volatilité des alliances et partis politiques. Les partis azerbaïdjanais se créent et se recréent au grè des élections. Il est dès lors difficile pour un parti de mettre en place une image partisane et idéologique stable et d’adopter une ligne politique claire et lisible. Les alliances et recréation de partis se font soit à la suite de factionnalisation, c’est-à-dire de divisions, souvent parce que l’une des figures de proue du mouvement n’accepte plus de partager l’affiche avec un autre, soit le parti change de nom d’une élection à une autre, dans l’espoir de s’attirer les faveurs, financières notamment, d’un oligarque. La division du grand mouvement d‟indépendance nationale qu’était le Front Populaire d’Azerbaïdjan est en ce sens emblématique. Suite à la mort d’Elchibey, le Parti s’est divisé en trois branches. Un groupe réformiste s’est formé autour de la personnalité d’Ali Karimli, un autre groupe de tendance nationaliste est dirigé par Mirmahmud Miralioglu, tandis qu’un troisième groupe s’avère être progouvernemental et est mené par Qudrat Hasanquliyev. A l’image des partis, les coalitions ou blocs se forment et se reforment entre les élections en fonction, en général, des stratégies personnelles des figures de l’opposition. Ainsi en est-il du bloc Azadliq dont la composition varie selon les échéances électorales.
Cette évolution et refonte constante du système partisan azerbaïdjanais est à l’origine, d’une part, d’une certaine confusion de l’électorat potentiel de ces partis et, d‟autre part, d‟une perte de crédibilité des partis de l’opposition et des figures qui les incarnent.
Si l’opposition aspire un jour à fonder une réelle alternative politique au régime en place, il lui faudra pour cela clarifier ses positions programmatiques et idéologiques et offrir un visage plus lisible, moins chaotique, à une population effrayée par le spectre de l’instabilité politique.