Récemment le Président Dimitri Medvedev a déclaré que l’un des principes directeurs de la politique étrangère de Moscou était de protéger sa sphère d’influence “privilégiée” en Eurasie. En ce sens, Medvedev a rappelé l’importance pour le Kremlin du “Near Abroad” (“Etranger Proche”). Introduite au milieu des années 90, la “doctrine Kozyrev” défend l’idée que la Russie a le “droit” de constituer et de préserver des zones d’influence quasi-exclusives autour de ses frontières et ce afin de garantir ses intérêts économiques, sécuritaires, diplomatiques et militaires.
La Biélorussie, le Caucase du Sud et l’Asie Centrale sont au coeur de ce que Moscou considère être comme sa sphère d’influence stratégique. Selon Igor Torbakov, la guerre du Caucase aurait pour objet de tracer une ligne de démarcation : l’Occident, i.e les US pourraient étendre leur influence jusque là mais pas au-delà.
Il semble que l’Union Européenne et les US aient sous-estimé la puissance de la réaction négative du Kremlin face à l’extension possible de l’OTAN aux ex-républiques soviétiques. Lors de l’intégration des pays Baltes, la Russie s’était contentée de faire du bruit. Mais aujourd’hui sa force et ses prétentions géopolitiques ne sont plus les mêmes. Moscou a perçu l’annonce de l’adhésion prochaine de Kiev et de Tbilissi – et à moyen terme de Bakou - comme une déclaration de guerre.
Les stratégistes russes ont mis en avant que le Grand Caucase (concept géopolitique qui inclut à la fois les régions du Caucase du Nord et les rois Etats indépendants du Caucase du Sud) était un espace interconnecté, un système économique, sécuritaire et diplomatique à part entière. Le Grand Caucase n’est pas que rhétorique. Il semble essentiel pour Moscou de contrôler cette zone afin d’assurer la stabilité politique des régions du Caucase du Nord. Pour le Kremlin l’implantation de l’OTAN à Tbilissi risquerait, par un effet de domino, d’entraîner l’ensemble de la région dans la sphère d’influence américaine. Cela aurait pour conséquence première l’internationalisation des processus de paix de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, Moscou perdrait alors le monopole des opérations de maintien de la paix dans la région, première étape du recul de l’influence russe dans la région. Il en résulterait une possible remise en cause de la stabilité, déjà compromise, des républiques autonomistes du Caucase du Nord, stabilité essentielle aux yeux du Kremlin.
La Russie a donc cherché à prévenir ce processus. Selon la majeure partie des analystes, il s’agissait également d’envoyer un signal fort à Kiev. Dans un article récent, Sergeï Karaganov, conseiller influent au Kremlin en termes de politique étrangère, n’a pas hésité à affirmer que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN était tout simplement inacceptable pour la Russie. Son principal argument est que si Kiev devait rejoindre l’alliance militaire occidentale alors “la nation russe serait divisée” puisque “les Russes d’Ukraine [qui représentent près de 18% de la population] et ceux de Russie seraient partagés par une frontière relativement étanche”.
La Russie a non seulement recouvré sa puissance militaire et son pouvoir d’affirmation internationale mais elle semble bien décidée à en jouer quand elle estime que ses intérêts “vitaux” sont remis en cause par l’extension de l’influence occidentale dans des régions traditionnellement sous influence russe. Toutefois, les médias occidentaux ne semblent pas saisir ces nouveaux enjeux.
Il s’agira pour les gouvernements des pays du “Near Abroad” de jongler habilement entre les intérêts économiques et internationaux qui les lient à l’Occident, d’une part, et les intérêts économiques et politiques qui les maintient aujourd’hui encore sous l’influence russe, d’autre part.